Casiers de bière

A la naissance de mon onze-ans, j’ai reçu un cadeau typiquement néerlandais. A l’époque, nous habitions en France et le meilleur ami de mon cher et tendre nous a offert un panier agrémenté de dix petits paquets numérotés. Une enveloppe contenant des instructions était glissée au milieu de la composition. Je devais ouvrir un paquet par jour. Ils allaient accompagner mes premiers pas de jeune maman. Sous les regards intrigués du personnel de la maternité du petit hôpital de Provence, j’ai découvert jour après jour une tétine, une crème au zinc, un doudou et des conseils pour la maman inexpérimentée que j’étais. Parmi les cadeaux, se trouvaient aussi des « muisjes ».

Aux Pays-Bas, pour célébrer la naissance d’un enfant, on mange des biscottes rondes vaguement tartinées de margarines et largement saupoudrées de graines d’anis enrobées de sucre, rose pour les filles, bleu pour les garçons. Une petite queue de la graine dépasse souvent du sucre. Les dragées miniatures ressemblent donc à de petits mammifères, d’où leur nom de « muisjes », traduire petites souris.

Quatre années plus tard, à la naissance de ma fille aux Pays-Bas, j’ai compris que ce panier était un substitut à Jacqueline. Jacqueline ? Oui Jacqueline, la dame qui est venue s’occuper de moi et de mon bébé, à notre sortie de l’hôpital, 24 heures après l’accouchement. Aux Pays-Bas, tout est fait pour que les mamans rentrent le plus vite possible chez elles.

J’étais initialement sceptique. Je suis particulièrement attachée à mon intimité. Mais en y réfléchissant deux secondes, à l’hôpital, l’intimité est inexistante. Grâce à cette dame, présente 8 heures par jour pendant une semaine, j’ai pu tout de suite être à la maison avec le reste de ma petite famille. Alors j’ai décidé de m’abandonner à sa bienveillance.

Pleine de bonnes intentions, elle me préparait des bols de yaourts sucrés pleins de fruits frais coupés et des tartines énormes sur lesquelles elle étalait pour mon sentiment un quart du pot de confiture. J’avais du mal à tout manger. Elle devait avoir l’habitude des bataves et non des petites françaises. Je devais lui paraître chétive. Elle me répétait que je devais prendre des forces ! Tous les jours, elle couchait la petite dans son berceau pendant qu’elle m’envoyait prendre le temps de m’occuper de moi dans la salle de bain. Je me suis vue enlever le téléphone des mains à l’heure de la sieste. Je l’ai laissé faire quatre lessives par jour. Elle passait l’aspirateur dans les chambres au moment de l’endormissement de la petite pour l’habituer au bruit. Vous allez me dire que Jacqueline était une folle de la propreté. Ce n’est pas faux. Mais l’aspirateur dans la chambre quotidiennement n’était pas un luxe.

En effet, après une naissance, les néerlandais défilent aux pieds du lit de la jeune maman et mangent des biscottes avec des muisjes. Des biscottes. Des graines. Je vous laisse imaginer l’état du parquet. Pendant ce temps-là, je trônais sur mon lit surélevé, car la mutuelle qui payait Jacqueline exigeait une certaine hauteur de literie, 75 centimètres pour être précise. Avant la naissance, la mutuelle m’a prêté des rehausseurs de pieds de lit qui ne s’adaptaient pas à notre « boxspring ». L’ami aux dix paquets 4 ans plus tôt, père expérimenté et plein de ressources, a aidé mon cher et tendre à percher notre lit sur des casiers de bière. Ainsi Heineken, Bavaria et Jupiler ont permis de mettre notre maison aux normes pour accueillir Jacqueline.

Après une semaine, nous avons eu un pincement au cœur lorsque cette deuxième maman est partie s’occuper d’une autre famille, mais nous étions aussi heureux de nous retrouver entre nous et de pouvoir réorganiser nos placards après le passage de cette tornade.

Je ne connais pas la nostalgie de certaines phases de vie. Je regarde les enfants grandir avec émerveillement et reconnaissance en me disant que chaque jour est le meilleur, que chaque âge est le plus beau. En revanche, chaque printemps, lorsque le soleil se couche sur la digue et qu’une lumière magnifique inonde la chambre, je repense à ces quelques semaines durant lesquelles je pouvais admirer allongée sur mon lit les herbes se transformer en fils d’or. Et je regrette les casiers de bière.

Casiers de biere

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