Silence

Samedi. Huit heures du matin. L’appareil photo en bandoulière, je marche sur la digue à cinq minutes de la maison. Aux Pays-Bas, pendant la crise sanitaire due à la contagion du Sars-CoV-2, le confinement est partiel. Il est fortement conseillé de rester chez soi et, lors de sorties, de garder une distance d’un mètre cinquante avec autrui. Mais je peux me promener sans attestation de déplacement, profiter du soleil matinal, de la lumière de l’heure dorée. A la maison, les enfants dorment encore. Ils n’ont pas besoin d’être tirés du lit pour aller s’affronter dans les cris sur un terrain de foot ou de hockey.

Cette heure est pour moi. Dès les premiers pas, je suis absorbée par une immense vague de silence, une absence de pollution sonore humaine. Ce silence est inhabituel dans un pays où il y a toujours du bruit. Partout. Je distingue les chants d’au moins cinq oiseaux différents, comme s’ils profitaient de l’espace enfin libéré par les humains pour s’y épanouir. De même, je perçois plus fortement que d’habitude le parfum des arbres en fleur, l’odeur de l’herbe du printemps. La pollution atmosphérique aurait-elle également baissée ?

Lorsque les beaux jours sont de retour, dans notre quartier, il y a toujours du bruit : des enfants sur un trampoline, un barbecue, un karcher, une tondeuse. A l’exception du mois d’août lorsque le pays est déserté, il est rare de pouvoir profiter de notre jardin en paix. Or, ce week-end, je me faisais la remarque que les gens sont chez eux et qu’il n’y a pas de bruit. Est-ce que le confinement les empêche d’être dans leur jardin ? Non. Alors que se passe-t-il ? J’aimerais comprendre, car j’aimerais que cela dure. Après. Lorsque le pays ne vivra plus dans la peur de la contagion, la peur de la récession, la peur de perdre des proches, le stress de gérer le quotidien.

Je me demande si derrière les portes closes, les gens jouent avec leurs enfants, lisent, réfléchissent, écrivent, si les cœurs et les esprits sont ouverts ou si chacun se ronge, angoisse, compte les jours. Vous allez me dire que mes questions sont celles d’une privilégiée. Probablement. Pourtant depuis début mars, je pense à ses femmes et ses enfants qui n’ont aucun moyen de fuir leur bourreau avec qui ils sont enfermés, qui comptent les jours, les heures, les minutes. Aux Pays-Bas, l’Éducation nationale est en train d’organiser l’accueil de ces enfants à l’école, seul lieu où ils peuvent être en sureté pour quelques heures. Et les policiers de quartier n’attendent pas un coup de fil d’urgence passé dans une salle de bain le robinet allumé mais rendent visite aux ménages ayant des précédents pour s’assurer que tout va bien.

Tout le monde n’est pas égal face à cette crise. Lorsque les frontières et les portes vont s’ouvrir à nouveau, certains vont devoir affronter un nouveau normal qu’ils n’auront pas choisi, peut-être sans emploi, sans un proche. Et puis d’autres vont vouloir rattraper un temps qu’ils auront considéré comme perdu. Avec ce besoin incessant qu’ont les Néerlandais de s’occuper et de remplir de manière compulsive tous les trous dans un agenda, je crains qu’ils hyper compensent. Je vois déjà que certains événements qui étaient prévus au printemps sont reportés à septembre comme le voyage scolaire ou les trois jours de marche. Mais septembre ne compte que trente jours. Je sens qu’il va falloir se protéger après le confinement en continuant à s’imposer une certaine sobriété sociale pour ne pas s’épuiser. La résistance va être nécessaire.

Nous avons tous montré notre capacité à nous adapter à cette crise en faisant preuve d’une grande créativité. Alors pourquoi ne pas repenser notre manière de vivre au lieu de retomber dans une routine étourdissante. Cette crise doit bien avoir un sens. On ne peut pas ne rien apprendre, ne rien changer. Ce ralentissement, ce silence, ce retour vers plus d’intériorité devrait être une leçon.

Dans le calme de mon jardin ce week-end, j’ai lu « Contagions » de Paolo Giordano. Ses mots font écho lorsqu’il écrit que ce qui lui fait le plus peur n’est pas ce que la crise va changer mais surtout qu’elle ne change rien.

« Contagions » de Paolo Giordano est en libre accès sur le site des éditions du Seuil :
https://www.seuil.com/actualite/decouvrez-contagions-de-paolo-giordano-en-libre-acces

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