La société du mètre cinquante

Depuis le début de l’épidémie de Covid-19, mes sentiments quant à la gestion de la crise ont tendance à passer d’un extrême à l’autre. J’écoute et j’observe les Pays-Bas et la France et je reste étonnée par les différences.

Ainsi, mi-mars, j’ai d’abord été en colère contre le Premier ministre néerlandais, Mark Rutte, qui prenait des mesures à mon goût homéopathiques tandis que le Président français annonçait déjà la fermeture des écoles.

Puis Rutte a annoncé un confinement « intelligent ». J’étais septique. Les mesures étaient pratiquement les mêmes qu’en France: rester chez soi, annulation des festivals, fermeture des restaurants, cinémas et théâtres, mais tandis que les Français devaient sortir avec une attestation, nous pouvions librement nous promener en forêt ou faire du vélo et pique-niquer sur de petites plages abandonnées. Les commerces étaient également ouverts. Les groupes de plus de trois personnes n’étant pas d’un même foyer étaient cependant interdits. C’est la mise en oeuvre qui était différente. Les Français étaient dans la répression tandis que les Néerlandais en appelaient à la responsabilité individuelle pour le bien commun.

J’ai alors été reconnaissante envers Rutte d’avoir fait confiance au peuple néerlandais et de nous laisser un semblant de liberté. Ce sentiment s’est accru lorsque j’ai voulu commander des livres en France et que cela n’a pas été possible, tandis qu’ici notre librairie préférée était restée ouverte. Se sont alors installées la tristesse et la peur. La tristesse d’abord car les livres sont la nourriture de l’esprit et contribuent à une hygiène de vie intellectuelle, comment la France allait-elle survivre ? La peur ensuite car j’ai commencé à me demander dans quel monde nous allions nous réveiller ? Un monde où l’on a peur d’autrui, où l’on ne peut plus voir l’autre caché derrière un masque, où l’on ne peut plus passer librement les frontières et où les livres et le secteur de la culture sont morts ? J’ai commencé à faire des analogies avec d’autres pays et avec d’autres temps.

Je me suis alors demandé pourquoi la France ne pouvait pas non plus appliquer un confinement intelligent et j’ai vite conclu qu’en France, cela n’aurait pas fonctionné car les Français sont trop indisciplinés. Mon cher et tendre m’a fait remarquer en bon juriste que l’Esprit des lois de Montesquieu est aujourd’hui encore une référence. Les mesures et lois appliquées doivent être adaptées au peuple et à sa culture, parfois même à la géographie et au climat. Certaines mesures peuvent fonctionner pour un peuple et non pour un autre.

Lors de sa dernière conférence de presse, Rutte est encore remonté dans mon estime. Il a complimenté les enfants et les jeunes car leur respect des mesures a permis de sauver des vies. Puis il les a interpellés en leur expliquant que personne ne sait à quoi va ressembler la société de demain, et qu’aujourd’hui plus que jamais leurs idées et leur créativité sont nécessaires. Il a aussi invité les parents, les enseignants, les coachs à dialoguer avec les adultes du futur.

La société d’après sera peut-être la seule qu’ils connaitront et elle s’appelle aux Pays-Bas « La société du mètre cinquante ». On est en train de s’habituer à ne plus se serrer la main, à avoir des sens de circulation pour les piétons dans les rues et dans les bâtiments, à ce que les courses ne soient pas une sortie familiale, à crier derrière du plexiglas à la boulangerie, à mettre le réveil à l’aube le dimanche matin pour éviter l’affluence dans les petits villages que l’on veut visiter et enfin à travailler au maximum chez soi. En effet, le sport reprend, les enfants retournent à l’école, les terrasses et les restaurants réouvrent sous condition de respect des distances sociales et nous, nous sommes toujours en télétravail au moins jusqu’en septembre. C’est le monde à l’envers : il faut demander une autorisation spéciale pour aller au bureau. De grandes entreprises parlent même de repenser le présentéisme au bureau et suggèrent une installation durable du télétravail au-delà de l’habituelle journée hebdomadaire.

Finalement j’arrive dans la phase où je ne suis pas mécontente du monde d’après.

Une petite plage sur les bords de la Meuse

Retrouvez les cinquante premières Petites Chroniques des Pays-Bas réunies dans un ouvrage:

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